Efficaces aux champs, habitués à un confort rustique, les indiens ont aussi l'immense avantage d'être peu coûteux. Pour le planteur, c'est une très bonne affaire. Les frais d'introduction en Martinique depuis l'Inde (environ 400 Francs de l'époque) ne lui coûtent presque rien. Ils sont pris en charge en grande partie par la caisse générale de la colonie. Quant au salaire qu'il est tenu de verser chaque mois, il ne vient pas trop écorner ses bénéfices. 12 fr. 50c, c'est au bas mot, quatre fois moins que les émoluments réclamés par les anciens esclaves affranchis.
Pourtant, bien qu'un maximum de précautions aient été prises, l'importation d'indiens donne vite lieu à des excès de toute nature. Certains sont "engagés" contre leur consentement, c'est à dire kidnappés sur les côtes indiennes. D'autres se voient refuser le paiement de leurs frais de rapatriement vers l'Inde, auquel ils ont pourtant droit au terme de leurs cinq années de contrat.
Ravis par cette main d'oeuvre qui leur permet de baisser sensiblement leurs coûts de revient, et de rester compétitifs face à la concurrence, toujours plus forte, du sucre de betterave, les planteurs pésent de tout leur poids pour inciter le gouvernement français à multiplier les convois de coulis. Des contacts sont pris en ce sens avec le gouvernement anglo-indien, mais pour diverses raisons celui-ci refuse d'accélérer le mouvement.
L'offre en bras indiens étant nettement inférieure à la demande, une opportunité s'ouvre aux capitaines aventureux : aller s'approvisionner en douce sur les côtes indiennes. Rapidement, un petit traffic de coulis enlevés puis vendus dans les îles se met en place. (Voir encadré). Transportés parfois dans des conditions inhumaines, et introduits clandestinement en Martinique, ceux-ci ne bénéficient évidemment d'aucune des protections prévues par la législation sur l'immigration.
Les coulis de la filière légale ont eux, de plus en plus de difficulté à obtenir le paiement des frais de leur rappatriement en Inde. Voyant s'espacer les nouveaux convois, certains planteurs peu scrupuleux usent en effet de tous les subterfuges pour les retenir dans les champs de canne.
Surtout, cette immigration indienne se heurte de plein fouet à l'hostilité des noirs affranchis. Les milliers d'engagés qui commencent à affluer des Indes vers les colonies, (la Martinique en recoît plus de 25000, la Guadeloupe 40000), exercent une forte pression à la baisse sur les salaires, et viennent directement les concurrencer sur le marché du travail.
Décrêtée le 22 mai 1848 en Martinique, l'abolition de l'esclavage entraîne les nouveaux affranchis à déserter quelques temps le travail, pourtant désormais rémunéré, dans les plantations. La canne les rebute. Tout en elle leurs rappele leur ancienne condition, et beaucoup préférent se lancer dans d'autres activités. L''artisanat par exemple, pour les plus chanceux. Les petites exploitations de cultures vivrières, pour les autres.
Cependant, cette grande majorité d'entre-eux, qui survit grâce au petit jardin créole exploité autour de la case, ne peut se contenter indéfiniment de cette seule activité. Bien sûr, les légumes et les fruits ainsi produits, permettent de nourrir la famille. Et vendus au marché, les exèdents, quant il y en a, rapportent même un peu d'argent. Mais pour gagner un peu plus, il faut trouver un emploi. Le choix étant assez restreint sur l'île, les affranchis se voient bientôt obligés de retourner dans les champs de canne, demander du travail à leurs anciens propriétaires.
Là, conformément au plan imaginé par les planteurs, les anciens esclaves se retrouvent en concurrence directe avec les coulis indiens. En 1884, plus de 25000 d'entre-eux ayant été importé sur l'île, ils représentent désormais près de 15% de la population totale de la Martinique.
Fort de ce réservoir de bras neufs, les planteurs ont toutes les cartes en main pour dicter librement leurs conditions. Pourquoi payer un salaire décent à un affranchi, quant on dispose d'une main d'oeuvre indienne si bon marché?
Les Indiens deviennent ainsi malgré eux, les otages de l'épreuve de force qui oppose depuis l'abolition de l'esclavage, planteurs et affranchis, pour l'obtention d'un vrai salaire et de meilleures conditions de travail. Cela ne rend que plus difficile leur intégration à la population martiniquaise.
Appréciés de leurs patrons, les coulis sont rejetés par les anciens esclaves. Présents dans les instances politique de l'île depuis qu'ils ont obtenu le droit de vote, les affranchis vont s'opposer de plus en plus vivement à cette politique d'immigration. En 1884, ils obtiennent gain de cause, et les convois en provenance des Indes sont définitivement interrompus.
Pendant des années, les tensions resteront vives entre les deux communautés. Longtemps les Indiens resteront cantonnés aux travaux agricoles les plus durs, condamnés à stagner aux plus bas niveaux de l'échelle sociale.
Leur intégration à la population ne se fera que très progressivement. Ayant obtenus à leur tour, le statut de citoyen français au début des années 1920, il faudra encore attendre une trentaine d'années avant de les voir se mêler aux descendants d'affranchis par le biais de mariages mixtes, développer des affaires, ou accéder à des postes d'encadrement.